Avertissement : cet article a une vocation purement informative. Il ne remplace en aucun cas l’avis, le diagnostic ou le suivi d’un médecin, d’un gynécologue-obstétricien ou d’un oncologue. Si vous êtes concernée, de près ou de loin, par cette situation, seule une équipe médicale pluridisciplinaire est en mesure de vous accompagner de façon adaptée à votre cas personnel.
On en parle peu, et c’est bien dommage, car le silence qui entoure ce sujet laisse souvent les femmes concernées seules face à une angoisse immense. Et pourtant, être enceinte et recevoir un diagnostic de cancer du sein, ça arrive. Ce n’est pas un cas isolé, ce n’est pas une fatalité, et surtout, ce n’est pas une situation sans solution.
Chaque année en France, environ 500 femmes apprennent qu’elles ont un cancer du sein alors qu’elles portent la vie, ou dans l’année qui suit leur accouchement. Ce chiffre représente entre 2 et 4 % de l’ensemble des cancers du sein diagnostiqués, et il tend à augmenter légèrement, à mesure que l’âge moyen de la première grossesse recule en France. Mis à l’échelle mondiale, on estime la fréquence à environ 1 grossesse sur 3 000 à 10 000.
Dans cet article, nous avons voulu rassembler, avec le plus de clarté et de justesse possible, ce que l’on sait aujourd’hui sur ce sujet : comment le diagnostic se pose pendant une grossesse, quels traitements sont envisageables selon le trimestre, ce qu’il en est pour le bébé, et où trouver du soutien quand on traverse cette épreuve. Parce qu’on pense que mieux comprendre, c’est déjà un peu moins avoir peur.
Pourquoi le diagnostic est souvent plus tardif pendant la grossesse
C’est sans doute l’un des points les plus importants à comprendre. Pendant la grossesse, les seins se transforment : ils gonflent, deviennent plus denses, plus sensibles, parfois douloureux. Ces changements, tout à fait normaux, ont un effet pervers : ils peuvent masquer une boule, une tension anormale ou une modification de la peau qui, en dehors d’une grossesse, aurait immédiatement alerté.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les données compilées par l’association ARCAGY-GINECO, entre 65 et 90 % des cancers du sein diagnostiqués pendant la grossesse le sont à un stade II ou III, contre 45 à 66 % chez les femmes non enceintes. Autrement dit, le retard diagnostique est une réalité documentée, et c’est précisément pour cette raison que la vigilance ne doit jamais être mise de côté sous prétexte qu’on est enceinte.
Concrètement, cela veut dire qu’il ne faut jamais hésiter à signaler à son gynécologue ou sa sage-femme toute anomalie persistante : une boule qui ne disparaît pas après quelques cycles, un changement de forme ou de couleur de la peau du sein, un écoulement anormal du mamelon, une rougeur inhabituelle. Dans le doute, mieux vaut un examen de trop qu’un retard de diagnostic.
Le diagnostic reste tout à fait possible pendant la grossesse
Bonne nouvelle : contrairement à une idée reçue encore répandue, on peut parfaitement explorer une anomalie mammaire chez une femme enceinte, sans attendre l’accouchement.
- L’échographie mammaire est l’examen de première intention, car elle n’expose à aucun rayonnement et peut être réalisée à n’importe quel moment de la grossesse.
- La mammographie reste possible elle aussi, moyennant une protection abdominale adaptée qui limite l’exposition du fœtus à un niveau considéré comme sans danger.
- La biopsie, c’est-à-dire le prélèvement d’un échantillon de tissu pour analyse, ne présente pas de risque particulier pour la mère ni pour l’enfant, et c’est elle qui permet de confirmer ou d’infirmer le diagnostic.
En clair : la grossesse ne doit jamais être une raison pour reporter des examens de dépistage. C’est au contraire tout l’inverse qu’il faut retenir, puisque chaque semaine gagnée sur le diagnostic a un impact réel sur le pronostic.
Les traitements : une prise en charge qui s’ajuste au trimestre de grossesse
C’est sans doute la question qui angoisse le plus les femmes concernées : peut-on vraiment soigner un cancer sans mettre en danger le bébé ? La réponse, encourageante, est oui, dans la grande majorité des cas, à condition d’adapter précisément le calendrier des traitements au stade de la grossesse.
La chirurgie est le traitement qui pose le moins de restrictions : elle peut être pratiquée à n’importe quel trimestre, la tumorectomie comme la mastectomie n’exposant pas le fœtus à un risque particulier. Seul le prélèvement du ganglion sentinelle (qui utilise un traceur radioactif) fait l’objet d’une attention particulière et est parfois adapté ou reporté.
La chimiothérapie est, en revanche, totalement contre-indiquée durant le premier trimestre, période où se déroule l’organogenèse, c’est-à-dire la formation des organes du fœtus. C’est à ce moment-là que le risque de malformation ou de fausse couche spontanée est le plus élevé, pouvant dépasser 17 % selon certaines études, contre moins de 1,5 % au troisième trimestre. À partir du deuxième trimestre, en revanche, plusieurs protocoles de chimiothérapie (notamment les protocoles à base d’anthracyclines, comme le FEC) sont aujourd’hui considérés comme réalisables, avec un recul de plusieurs décennies et des études montrant une évolution normale des enfants nés dans ce contexte.
La radiothérapie est, dans l’immense majorité des cas, reportée après l’accouchement, car elle expose à un risque trop important pour le fœtus, quel que soit le trimestre.
L’hormonothérapie et les thérapies ciblées (comme le trastuzumab) sont, elles, systématiquement évitées pendant toute la durée de la grossesse, et ce quel que soit le trimestre. Elles sont généralement débutées après l’accouchement.
Chaque situation étant unique, c’est une réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP), réunissant oncologues, gynécologues-obstétriciens et parfois pédiatres, qui détermine le protocole le plus adapté, trimestre par trimestre, en tenant toujours compte à la fois de la santé de la mère et de celle de l’enfant à naître.
Le suivi de la grossesse et de l’enfant à naître
Au-delà du traitement du cancer lui-même, c’est tout un dispositif de suivi qui se met en place. La grossesse est surveillée de très près par l’équipe obstétricale, avec des échographies plus fréquentes pour s’assurer de la bonne croissance du fœtus.
L’accouchement, lui, est très souvent programmé avec précision : il s’agit de trouver le bon équilibre entre attendre une maturité fœtale suffisante et permettre la poursuite ou la reprise rapide des traitements de la mère. Dans la plupart des cas documentés, les enfants nés dans ce contexte ne présentent pas de différence de développement par rapport aux autres enfants, la chimiothérapie n’étant introduite qu’une fois la barrière placentaire pleinement fonctionnelle, à partir du deuxième trimestre.
L’allaitement : ce qu’il faut savoir
C’est une question qui revient souvent, et qui est source de beaucoup de culpabilité mal placée. Voici ce que l’on sait aujourd’hui :
Pendant une chimiothérapie, l’allaitement doit être interrompu, car les molécules utilisées passent dans le lait maternel et peuvent se révéler toxiques pour le nourrisson. En revanche, si un seul sein est touché, l’allaitement reste tout à fait possible avec le sein sain, sans danger particulier ni pour la mère ni pour l’enfant.
Après la fin des traitements, un délai de précaution est généralement recommandé avant d’envisager un allaitement, le temps que les substances actives soient totalement éliminées de l’organisme (certains protocoles de chimiothérapie peuvent laisser des traces plusieurs mois durant). Cette question doit systématiquement être abordée avec l’équipe oncologique, qui pourra donner un avis précis en fonction des molécules utilisées.
Il est également important de rappeler qu’aucune étude n’a jamais montré que l’allaitement, même partiel ou avec un seul sein, augmentait le risque de récidive du cancer. Au contraire, certaines données suggèrent même un effet protecteur de l’allaitement sur le long terme.
Ce qu’on n’aborde pas assez : la dimension psychologique
Les chiffres et les protocoles médicaux, aussi rassurants soient-ils, ne disent rien de ce que vit une femme qui doit, en même temps, se réjouir d’une naissance à venir et affronter l’annonce d’une maladie grave. Ce sentiment de double peine, beaucoup de femmes concernées le décrivent de la même façon : l’impression que le cancer vient voler la magie de la grossesse.
Virgilia Hess, journaliste à BFM TV, a traversé cette épreuve alors qu’elle était enceinte de six mois. Dans son témoignage pour l’association RoseUp, elle raconte avec beaucoup de justesse ce sentiment de culpabilité d’avoir à faire subir des traitements de chimiothérapie à son bébé, encore dans son ventre, et le regard parfois déplacé des autres patientes en salle de chimiothérapie, peu habituées à voir une femme enceinte à leurs côtés. Son témoignage complet, disponible en vidéo sur le site de RoseUp, est aussi devenu un livre : Ma grossesse m’a sauvé la vie (Éditions Leduc, 2024). Un autre récit, Quand le cancer s’impose en pleine grossesse, de Juliette BW (Éditions L’Harmattan, 2020), aborde également ce même chemin, de l’annonce à la reconstruction.
Ce sentiment de solitude, d’incompréhension, voire de culpabilité, est largement documenté dans la littérature médicale et associative. Il est légitime, et il ne doit surtout pas être minimisé ou gardé pour soi. Un accompagnement psychologique, proposé dans la plupart des services d’oncologie, peut faire une réelle différence. Plusieurs associations proposent également des groupes de parole spécifiquement dédiés à cette situation, où l’on peut échanger avec d’autres femmes qui ont vécu, ou vivent, la même chose.
Où trouver du soutien et de l’information fiable
Un certain nombre de structures françaises accompagnent spécifiquement les femmes touchées par un cancer du sein, y compris dans ce contexte de grossesse :
- RoseUp Association (rose-up.fr) : association agréée par le ministère de la Santé, elle propose une permanence téléphonique, deux Maisons RoseUp (à Paris et Bordeaux) ainsi qu’une plateforme d’accompagnement en ligne, M@ Maison RoseUp. Son site consacre une rubrique entière au sujet « grossesse et cancer ».
- Institut Curie (curie.fr) : centre de référence en cancérologie, il propose des ressources d’information détaillées et participe activement à la recherche sur les cancers du sein chez les femmes jeunes.
- Europa Donna France (europadonna.fr) : association de patientes qui informe, sensibilise et propose également une permanence téléphonique.
- La Ligue contre le cancer (ligue-cancer.net) : présente dans chaque département, elle propose des groupes de parole, un accompagnement social et juridique, ainsi que des ateliers bien-être.
- Jeune et Rose : association dédiée spécifiquement aux femmes touchées par un cancer du sein avant 40 ans, une tranche d’âge directement concernée par la problématique grossesse et cancer.
N’hésitez pas à vous tourner vers ces structures, que vous soyez directement concernée ou que vous accompagniez une proche dans cette épreuve. Vous n’avez pas à affronter ça seule.
Ce qu’il faut retenir
Être enceinte et avoir un cancer du sein n’est ni une fatalité, ni une situation sans issue. À stade égal, le pronostic d’un cancer du sein diagnostiqué pendant la grossesse n’est pas significativement différent de celui d’un cancer diagnostiqué en dehors de la grossesse. Ce qui fait la différence, c’est la rapidité du diagnostic et la qualité de la prise en charge, pluridisciplinaire et adaptée à chaque étape de la grossesse.
Des milliers de femmes, en France et ailleurs, ont traversé cette double aventure et ont donné naissance à des enfants en parfaite santé. Ce n’est pas un message de façade : c’est ce que montrent, année après année, les données médicales et les témoignages de celles qui sont passées par là.
Cet article a été rédigé à des fins d’information générale, à partir de données publiques (Institut National du Cancer, ARCAGY-GINECO, RoseUp Association) et ne constitue en aucun cas un avis médical. Pour toute question relative à votre situation personnelle, parlez-en à votre médecin, votre gynécologue-obstétricien ou votre oncologue.
Pour aller plus loin
Livres
- Ma grossesse m’a sauvé la vie, Virgilia Hess, Éditions Leduc, 2024
- Quand le cancer s’impose en pleine grossesse, Juliette BW, Éditions L’Harmattan, 2020
Vidéo
- Témoignage de Virgilia Hess pour RoseUp Association : https://www.youtube.com/watch?v=mx6VcuVteXM
Ressources et associations
- RoseUp Association, dossier « Grossesse et cancer » : https://www.rose-up.fr/theme/grossesse-et-cancer/
- ARCAGY-GINECO, « Vous êtes enceinte… » : https://www.arcagy.org/infocancer/traitements/vous-etes-enceinte.html/
- Institut National du Cancer : https://www.cancer.fr
- Europa Donna France : https://www.europadonna.fr
- La Ligue contre le cancer : https://www.ligue-cancer.net


